Serge
Toffaloni pratique l'ostéopathie à temps plein depuis 1972, année
d'obtention de son diplôme à l'European School of Osteopathy à
Maidstone au Royaume-Uni. Auparavant, il a exercé la kinésithérapie
entre 1965 et 1972. En 1980, il obtient son diplôme de médecine qu'il
complète en 1984 par un certificat d'études spéciales (CES) en
psychiatrie et par une qualification en médecine physique et
réadaptation fonctionnelle en 1989.
Il
est responsable pédagogique de l'EFO (Ecole Française d'Ostéopathie) et
directeur des DIU (diplôme inter universitaire) de médecine
manuelle-ostéopathie et du DU (diplôme universitaire) de médecine
manuelle orthopédique. Ces deux diplômes correspondent à l'ancien DU de
médecine manuelle-ostéopathie de l'université Paris 6.
Aujourd'hui,
Serge Toffaloni pratique l'ostéopathie dans son cabinet parisien et une
demi-journée par semaine à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris.
Vous
êtes responsable pédagogique au sein de l'EFO et directeur d'un DIU de
médecine manuelle-ostéopathie. Comment forme-t-on un bon ostéopathe ?
Lors
d'un cours, John Wernham (1908-2007), élève de John Martin Littlejohn
et fondateur de The Institute of Classical Osteopathy à Maidstone, a
affirmé : « Pour ajuster correctement un atlas, il faut huit ans de
pratique ». Quelques années plus tard, un atlas m'a réellement « filé »
dans les doigts. J'ai alors compris ce qu'il voulait dire. Si je cite
cette anecdote, c'est pour évoquer la difficulté majeure dans la
formation d'un ostéopathe : l'expérience. Ce n'est qu'avec une longue
pratique, régulière et rigoureuse, qu'il parvient à une certaine
maîtrise de son art. Le diplôme n'est qu'un « sésame » pour pratiquer
ce métier. Une fois obtenu, l'ostéopathe doit persévérer dans
l'application stricte des techniques mises au point par des générations
d'anciens. Il lui faudra accepter les échecs inévitables sur ses
premiers patients. Et si les indications sont bien posées, seule la
technique sera en cause.
Selon vous, comment devrait s'organiser l'enseignement de l'ostéopathie en France ?
Je
suis pour une profession d'ostéopathe à part entière, profession que
j'exerce d'ailleurs à temps plein depuis que je suis diplômé. Pour les
écoles qui forment des ostéopathes non-médecins à « temps plein », cinq
années d'études seraient nécessaires pour obtenir une formation
clinique et technique minimale. Pour les professionnels de santé ayant
déjà un bagage médical, la formation à temps partiel me paraît plus
efficace : entre chaque séminaire, les élèves répètent quotidiennement
leur apprentissage sur les patients. Au terme de plusieurs années, ils
auront accumulé une expérience pratique que ne permet pas
l'enseignement à « temps plein », encore très théorique et pas assez
pratique : le jeune diplômé ne dispose alors que d'une faible
expérience technique.
Par ailleurs, contrairement à une idée trop
largement répandue, les techniques ostéopathiques ne sont pas
statistiquement dangereuses. Le véritable danger réside dans l'erreur
ou l'absence de diagnostic. Certaines situations d'urgence sont parfois
difficiles à gérer, même pour un médecin qui a reçu une formation
clinique encadrée pendant de longues années. Ceci peut être un piège
redoutable pour celui qui reçoit un patient en première intention après
seulement trois années d'études, comme le permet aujourd'hui la loi. Ce
danger est peut être minoré en ville, où le patient a souvent déjà vu
un médecin, mais reste important dans des régions sous-médicalisées.
Quelle est l'orientation pédagogique choisie au sein de l'EFO ?
Cette
formation s'adresse aux médecins, titulaires ou non d'un DIU de
médecine manuelle-ostéopathie. À l'issue de ce cursus, plus de 80 % des
diplômés font de l'ostéopathie leur pratique essentielle, abandonnant
tout ou partie leur exercice médical antérieur. C'est d'ailleurs le but
que nous recherchons : à partir de la formation médicale, nous
sélectionnons ceux qui souhaitent pratiquer effectivement
l'ostéopathie. Nos cours portent essentiellement sur l'apprentissage
des techniques diagnostiques et thérapeutiques manuelles
ostéopathiques. Auprès des malades, les médecins ont en effet déjà reçu
de leurs maîtres un enseignement médical, clinique, paraclinique et
diagnostique.
En 2010, cette formation sera répartie sur deux DIU. Pourquoi ?
Lorsque
nous avons créé le diplôme d'université de médecine manuelle
ostéopathique en 2004, l'EFO a cessé son enseignement de base. Le titre
de médecine manuelle ostéopathique a été retenu pour le DU car il est
employé par les ostéopathes aux États-Unis. Le nombre d'heures
d'enseignement correspond à celui de la formation technique donnée aux
États-Unis dans la plupart des facultés ostéopathiques après la
formation proprement médicale. Néanmoins, pour permettre à nos diplômés
de faire état du titre d'ostéopathe en conformité avec les exigences
légales et administratives, il était nécessaire qu'ils possèdent un «
diplôme inter universitaire de médecine manuelle-ostéopathie ». Pour
cette raison, nous avons dû transformer le diplôme initial en deux
diplômes. Après avoir validé les deux premières années d'études qui
comprennent l'enseignement commun aux facultés de médecine, nos élèves
obtiendront le DIU médecine manuelle ostéopathie. À l'issue d'une
troisième année qui permettra de maintenir le programme et la durée de
formation de l'ancien diplôme, ils recevront le DU de médecine manuelle
orthopédique. Pour sa part, l'EFO continuera à dispenser des cours pour
des séminaires de révision et des formations post graduées.
Vous
avez développé des techniques propres au niveau des pathologies
ostéo-articulaires de l'épaule. Comment « découvre-t-on » une nouvelle
technique ostéopathique ? Cela demande-t-il une forte démarche de
formalisation dans la pratique quotidienne du métier ?
Pour
l'épaule comme à d'autres niveaux anatomiques, j'ai en effet trouvé de
nouvelles techniques. Mais je pense qu'avec l'expérience, je n'ai fait
que redécouvrir ce que de nombreux ostéopathes ont gardé pour eux. Pour
ce faire, au-delà de la dextérité qui s'acquiert grâce à une pratique
régulière, je ne me suis jamais écarté des principes fondamentaux qui
régissent la détection et la correction de la lésion ostéopathique.
Vous
préférez garder confidentielles ces techniques afin qu'elles ne soient
pas acquises et intégrées dans d'autres approches thérapeutiques.
Pourquoi ?
La tendance à la rétention du savoir par les
anciens constitue en véritable écueil en ostéopathie. Lorsque j'ai
commencé à enseigner, j'ai rapidement remarqué que certains
professionnels de santé ne souhaitaient apprendre que quelques
techniques. Leur objectif était de les ajouter à ce qu'ils avaient
l'intention de ne pas abandonner : la kinésithérapie pour les
kinésithérapeutes, la rhumatologie, la médecine physique ou même la
médecine générale pour les médecins. Pour cette raison, nous essayons
de n'inscrire à présent, dans nos formations, que les médecins qui ont
pour objectif de faire de l'ostéopathie leur exercice principal. Il me
paraît injuste de confier à ceux qui ne feront qu'un usage limité de
l'ostéopathie ces techniques d'une efficacité remarquable pénalisant
ainsi les véritables ostéopathes.
Ainsi, il n'y a pas de véritable
rétention de connaissances puisque l'enseignement diffuse les principes
basiques et incontournables en évitant les « recettes ». Néanmoins, les
cours ne peuvent être totalement exploités que par celui qui garde le
contact avec la structure. Le diplômé qui s'installe comme ostéopathe
peut ensuite rejoindre les plus anciens dans une organisation plus «
compagnonnique » avec de meilleurs échanges professionnels. Ces
positions m'ont souvent été reprochées. J'ai toujours été un militant
d'une ostéopathie à part entière, avec un enseignement théorique et
technique permettant au praticien de recevoir directement son patient
et de pratiquer pleinement son art. Cela me place d'ailleurs en dehors
des querelles médecins et non-médecins. C'est pour cette ostéopathie «
à part entière » que je justifie ces réserves dans l'enseignement.
Selon vous, qu'est-ce qui empêcherait l'ostéopathie d'aller dans le sens d'une profession à part entière ?
Si
nous n'y prenions garde, nos techniques, d'une efficacité remarquable
comparé à ce qui est mis en ?uvre actuellement en kinésithérapie,
seraient vite récupérées par une orthopédie éclairée. Elles seraient
remboursées par les organismes sociaux avec, au mieux, un AMC ou AMK de
plus sur la feuille de soins (AMC et AMK remplacent les AMM : acte de
masseur-kinésithérapeute effectué respectivement en établissement et en
ambulatoire, cabinet ou domicile du malade). Ainsi banalisées, ces
techniques, d'ailleurs fatigantes, seraient moins bien exécutées. Et
comme déjà amorcé dans les décrets qui reconnaissent un titre et non
une profession de santé, le reste de la pratique ostéopathique serait
limitée au traitement des troubles fonctionnels. Ainsi restreinte,
l'ostéopathie ne serait en définitive qu'une médecine de confort pour
le stress ou autre mal être. Il nous reste à conserver jalousement ce
qui est efficace en attendant l'avènement de l'ostéopathie. Si cela est
possible? Sinon, elle restera une médecine confidentielle au bénéfice
des plus chanceux.